Coronavirus. Giorgio Agamben : la peur de la peur d’un philosophe bourgeois-libertaire

Malgré un anticommunisme viscéral (l’antienne d’une Chine qui incarnerait le summum de « l’enfer sécuritaire » sur terre !), le philosophe italien manifeste quelques restes de clairvoyance sur la nature profonde de ce monde occidental que l’on dit « libre »… Son monde!

Ci-dessous deux textes de Giorgio Agamben qu’une « gauche » passée de l’état liquide à l’état gazeux serait bien avisée de méditer, même si l’on se refuse à se bercer d’illusions après sa capitulation en rase campagne sous des postures prétendument « anticapitalistes et son ralliement de fait, sous prétexte de coronavirus, au « monarque-chef- de-guerre » qui nous gouverne .

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I. Giorgio Agamben. L’état d’exception provoqué par une urgence non motivée– 26-02-2020

(Trad. D. Vives Simorra. Texte original en italien : « Lo stato d’eccezione provocato da un’emergenza immotivata », publié in Il Manifesto du 26-02-2020, disponible à https://ilmanifesto.it/lo-stato-deccezione-provocato-da-unemergenza-immotivata/)

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Coronavirus. La peur de l’épidémie engendre la panique et, au nom de la sécurité, on accepte des mesures qui restreignent fortement la liberté en justifiant l’état d’exception

Face aux mesures d’urgence frénétiques, irrationnelles et totalement injustifiées pour une supposée épidémie due au coronavirus, il faut partir des déclarations du CNR (Consiglio Nazionale delle Ricerche), selon lesquelles « il n’y a pas d’épidémie de Sars-CoV2 en Italie »

Et ce n’est pas tout : « l’infection, d’après les données épidémiologiques disponibles aujourd’hui sur des dizaines de milliers de cas, provoque des symptômes légers/modérés (une sorte de grippe) dans 80 à 90 % des cas. Dans 10 à 15% des cas, une pneumonie peut se développer, mais l’évolution est bénigne pour la majorité absolue des patients. On estime que seulement 4 % des patients doivent être hospitalisés en soins intensifs » .

Si telle est la situation réelle, pourquoi les médias et les autorités s’efforcent-ils de répandre un climat de panique, provoquant un véritable état d’exception, avec de graves limitations des mouvements et une suspension du fonctionnement normal des conditions de vie et de travail dans des régions entières ?

Deux facteurs peuvent contribuer à expliquer un tel comportement disproportionné.

Tout d’abord, on constate une fois de plus une tendance croissante à utiliser l’état d’exception comme paradigme normal de gouvernement. Le décret-loi immédiatement approuvé par le gouvernement « pour des raisons de santé et de sécurité publiques » entraîne une véritable militarisation « des municipalités et des zones où a été contrôlée positive au moins une personne dont la source de transmission est inconnue ou dont le cas n’est pas imputable à une personne provenant d’une zone déjà infectée par le virus » .

Une formule aussi vague et indéterminée permettra d’étendre rapidement l’état d’exception dans toutes les régions, car il est presque impossible que d’autres cas ne se produisent pas ailleurs.

Considérez les graves restrictions à la liberté prévues par le décret :

  1. Interdiction de sortir de la municipalité ou de la zone concernée pour toute personne présente dans la municipalité ou la zone ;
  2. Interdiction d’accès à la municipalité ou à la zone concernée ;
  3. Suspension des manifestations ou initiatives de toute nature, des événements et de toute forme de réunion dans un lieu public ou privé, y compris culturel, récréatif, sportif et religieux, même s’ils ont lieu dans des lieux fermés ouverts au public ;
  4. Suspension des services éducatifs pour les enfants et des écoles de tous les niveaux, ainsi que de la fréquentation des activités scolaires et d’enseignement supérieur, à l’exception des activités d’enseignement à distance ;
  5. Suspension des services pour l’ouverture au public des musées et autres institutions culturelles et des lieux visés à l’article 101 du code du patrimoine culturel et du paysage, conformément au décret législatif du 22 janvier 2004, n. 42, ainsi que l’efficience des dispositions réglementaires sur l’accès libre et gratuit à ces institutions et lieux ;
  6. Suspension de tous les voyages éducatifs, tant dans le pays qu’à l’étranger ;
  7. Suspension des procédures collectives et des activités des bureaux publics, sans préjudice de la prestation des services essentiels et d’utilité publique ;
  8. Application de la mesure de quarantaine avec surveillance active des personnes ayant été en contact étroit avec des cas confirmés de maladie infectieuse généralisée.

La disproportion face à ce qui, selon le CNR, est une grippe normale, peu différente de celles qui se répètent chaque année, est évidente.

Il semblerait que, le terrorisme étant épuisé comme cause de mesures d’exception, l’invention d’une épidémie puisse offrir le prétexte idéal pour les étendre au-delà de toutes les limites.

L’autre facteur, non moins inquiétant, est l’état de peur qui s’est manifestement répandu ces dernières années dans les consciences des individus et qui se traduit par un réel besoin d’états de panique collective, auquel l’épidémie offre une fois de plus le prétexte idéal.

Ainsi, dans un cercle vicieux et pervers, la limitation de la liberté imposée par les gouvernements est acceptée au nom d’un désir de sécurité qui a été induit par ces mêmes gouvernements qui interviennent maintenant pour le satisfaire.

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II. Giorgio Agamben, Clarifications (Chiarimenti) – 17-03-2020  

(Trad. D. Vives Simorra. Texte original en italien disponible à : https://www.quodlibet.it/giorgio-agamben-chiarimenti)

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La peur est une mauvaise conseillère, mais elle fait apparaître beaucoup de choses que l’on faisait semblant de ne pas voir. La première chose que montre clairement la vague de panique qui a paralysé le pays est que notre société ne croit plus qu’à une vie nue et vide, réduite au minimum. Il est évident que les Italiens sont prêts à sacrifier pratiquement tout, les conditions de vie normales, les relations sociales, le travail, même les amitiés, les affections, les croyances religieuses et les convictions politiques au danger de tomber malade.

La vie mise à nue – et la peur de la perdre – n’est pas quelque chose qui unit les hommes, mais qui les aveugle et les sépare. Les autres êtres humains, comme dans la peste décrite dans le roman d’Alessandro Manzoni, ne sont plus considérés que comme des untori, c’est-à-dire des propagateurs possibles de la peste (1) qu’il faut éviter à tout prix et dont il faut se tenir à une distance d’au moins un mètre.

Les morts – nos morts – n’ont pas droit à des funérailles et on ne sait pas ce qu’il advient des cadavres des personnes qui nous sont chères. Nous condamnons notre voisin, nos proches. Nous les annulons littéralement, et il est curieux que les églises restent silencieuses sur le sujet. Que deviennent les relations humaines dans un pays qui s’habitue à vivre de cette façon pendant qui sait combien de temps? Et qu’est-ce qu’une société qui n’a d’autre valeur que la survie? 

L’autre chose, non moins inquiétante que la première, que l’épidémie a fait apparaître clairement, est que l’état d’exception, auquel les gouvernements nous ont habitué depuis longtemps, est vraiment devenu la condition normale. Il y a eu des épidémies plus graves dans le passé, mais personne n’avait jamais pensé à déclarer un état d’urgence comme celui que nous connaissons actuellement, qui nous empêche même de bouger. Les hommes se sont tellement habitués à vivre dans des conditions de crise et d’urgence perpétuelles qu’ils ne semblent pas réaliser que leur vie a été réduite à une condition purement biologique et a perdu toute dimension, non seulement sociale et politique, mais même humaine et affective. Une société vivant dans un état d’urgence permanent ne peut être une société libre. En fait, nous vivons dans une société qui a sacrifié la liberté aux prétendues « raisons de sécurité » et qui s’est condamnée à vivre dans un état perpétuel de peur et d’insécurité.

Il n’est pas surprenant que pour ce coronavirus on parle de guerre. Les mesures d’urgence nous obligent en fait à vivre dans des conditions de couvre-feu. Mais une guerre avec un ennemi invisible qui peut se cacher dans chacun d’entre nous est la plus absurde des guerres. Il s’agit, en vérité, d’une guerre civile. L’ennemi n’est pas à l’extérieur, il est à l’intérieur de nous.

Ce qui est inquiétant, ce n’est pas tant le présent, ou pas seulement le présent, mais l’après. Tout comme les guerres ont légué à la paix une série de technologies de mauvais augure, des fils barbelés aux centrales nucléaires, il est fort probable que les gouvernements tenteront de poursuivre, même après l’urgence sanitaire, les expériences qu’ils n’avaient pu mener auparavant : que les universités et les écoles soient fermées et que seules les conférences soient données en ligne, que nous cessions de nous rencontrer et de nous parler pour des raisons politiques ou culturelles, que nous n’échangions que des messages numériques et que, toutes les fois que cela sera possible, des machines remplacent chaque contact – chaque contagion – entre les êtres humains.

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(1) Untori, en italien pluriel de untore, littéralement des “gueux misérables” qui, pendant la peste de Milan en 1630, étaient accusés de propager la contagion en appliquant des pommades infectées sur les personnes et les choses. Ils sont longuement évoqués dans I Promessi Sposi, Les Fiancés (1825-1827), le roman d’Alessandro Manzoni

Categories Démocratie et lutte des classes

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